Avis d'expert

La voiture autonome ou conduire moins pour travailler plus

Quand les aveugles pourront conduire… Elle en fait couler de l’encre et des pixels la voiture autonome, ce robot voyageur capable de nous emmener d’un point A à un point C sans permis B. Il faut reconnaitre qu’elles sont irrésistibles les promesses faites par Google et Apple. Et aussi par les constructeurs et équipementiers qui en rajoutent dans le mirifique de peur de se faire déborder par les géants de l’informatique et leurs drôles d’engins sans volant. Ces promesses, ce sont celles du renouveau de l’automobile, de la fin de ses tares et nuisances.

D’abord celle d’une route sans drames, garantie par l’infaillibilité et la rapidité d’une électronique qui nous débarrasserait des 90 % d’accidents dus à l’erreur humaine. Et même aussi des 10 % d’autres, car les capteurs et calculateurs sauront bien déjouer les pièges de la route et même vous empêcher de partir avec des pneus usés ou sous gonflés.

Ensuite, le serment de la fin des bouchons que prêteront ces véhicules capables d’optimiser à 100 % le bitume en roulant sans intervalles de sécurité et sur trois ou quatre files sur la largeur d’une deux voies. Capables aussi d’adapter itinéraires, vitesses et espacements aux conditions du trafic.

Enfin et surtout, la voiture autonome s’engage à libérer nos jours des heures perdues à agiter un levier, appuyer sur des pédales et tourner un volant. Du temps de cerveau disponible que nous pourrons enfin consacrer aux trois devoirs sacrés de l’homme moderne : communiquer, communiquer et consommer.

« Et bosser » ajoute amèrement le coeur des automobilistes « professionnels », ceux dont la berline est l’extension mobile du bureau – quand ils en ont encore un.

Concernant le gain de productivité, la révolution est déjà « en route » si l’on en croit les témoignages de certains technico-commerciaux gros rouleurs. A les entendre, freinage automatique, régulateur de vitesse intelligent, correction de trajectoire, alerte d’angle mort, synthèse vocale et autres équipements annonciateurs du véhicule autonome ne sont pas de simples filets de sécurité. Plutôt le hamac depuis lequel ils lisent, téléphonent, textotent et e-mailent. Voire Excellent, Adobent ou Powerpointent.
En terme de risque routier, on regrettera qu’ils annulent ainsi le gain de sécurité apporté par ces innovations en les détournant pour travailler.
En langage RH, on préfèrera penser qu’ils réduisent le risque du travail au volant en exploitant ces équipements qui conduisent à leur place.
Mais ont-ils le choix ces cadres dont les 10 ou 12 heures de travail quotidien s’effectuent parfois à moitié ou au deux tiers sur la route ? Poser la question, c’est y répondre.

Alors, posons la autrement : conduire n’est il pas une autre façon de travailler ? Quand d’ici 2030 ou 2040 prendre la route ne sera plus un moment de répit ou d’ennui, mais une plage de travail comme une autre, qu’aura réellement gagné l’entreprise ? D’avantage de tableaux Excel et de présentations Powerpoint et surtout encore plus d’e-mails et d’in-mails, la belle affaire. Mais en y perdant au passage ce fameux temps de cerveau disponible. Ce temps où le regard posé sur le lointain, libéré de ses petits papiers et grands écrans, l’homme peut laisser son esprit dériver, s’épancher, vaquer. Vaquer a la même racine que vacances. Et pourtant « vaquer à ses occupations » dit la formule et elle dit bien. Car c’est plus souvent de l’homme qui marche, rêvasse ou conduit que du travailleur attelé à sa tâche que naissent les grandes idées, les belles solutions, les vraies innovations.

Heureusement, l’être humain porte en lui le remède à cette nouvelle menace contre sa créativité. Selon l’Institut de recherche sur les transports de l’université du Michigan, la cinétose, également appelé mal des transports ou plus trivialement « mal au coeur » interdirait à une bonne part de l’humanité de faire autre chose que regarder la route à bord d’une voiture en mouvement.


Jean-SavaryJean Savary a été 15 ans directeur de la rédaction du mensuel Auto Moto. Aujourd’hui journaliste free lance, il écrit pour GQ, Caradisiac, Marianne, We Demain et Notre Temps.

 

Share: