Avis d'expert

Didier Bollecker : « Nous prônons une mobilité libre et heureuse »

À quelques jours du Mondial de l’Automobile, le président de l’Automobile Club Association nous explique ici pourquoi les mobilités doivent se diversifier, tout en garantissant aux automobilistes une place essentielle et respectée. Un credo que l’émergence du véhicule autonome renforce encore, avec des impacts sur les usages et sur l’économie qui s’annoncent considérables.

Didier Bollecker, Président de l’Automobile Club Association

Didier Bollecker, Président de l’Automobile Club Association

FleetMag : Quelques mois avant le Mondial de l’Automobile, vous avez organisé, en avril, un congrès consacré à la voiture de demain et à la mobilité. Pourquoi l’ACA lance-t-elle le débat ?
Didier Bollecker, président de l’Automobile Club Association : Nous sommes certes une association de représentation des automobilistes mais nous ne cantonnons pas la réflexion sur la mobilité à la seule voiture. C’est pourquoi nous avons choisi, en collaboration avec la FIA à laquelle nous sommes affiliés, de prendre notre part à un débat qui prend de l’ampleur, avec l’« Uberisation », les enjeux environnementaux, les changements de comportement d’achat des consommateurs. Sans compter la révolution que représente l’émergence du véhicule autonome.
Lors de ce congrès, nous avons fait intervenir des personnalités aussi différentes que des constructeurs pour nous parler de technologies, des sociétés d’autoroutes pour évoquer la route du futur, des urbanistes pour réfléchir à la ville à l’heure du véhicule autonome et connecté. Nous avons même invité le philosophe Luc Ferry, pour parler de notre inconscient collectif avec la voiture et nous interpeller sur les nouveaux équilibres à trouver entre ce qu’elle peut représenter en termes d’individualisme et les aspirations à plus de partage ou à la maîtrise de son impact sur l’environnement.

Vous parlez de révolution avec le véhicule autonome. Le mot est fort ?
D. B. : Oui mais pas trop ! Tout va changer. Ces véhicules ont tout pour devenir nos futurs transports en commun. Avec des coûts d’usage moins élevés que les véhicules actuels, ils continueront de pouvoir nous emmener, quand nous voulons, où nous voulons, d’un point A à un point B. Ce que ne peuvent nous proposer les lourdes infrastructures de transports publics, coûteuses de surcroît, dont le financement est problématique pour les pouvoirs publics.
L’émergence des véhicules autonomes, dans dix ou quinze ans, va bouleverser de nombreux secteurs. Ainsi, aux États-Unis, une étude anticipe la disparition de 600 000 emplois de chauffeurs routiers. Dans un registre plus positif, la mortalité sur les routes pourrait baisser de 60 %. Ce qui préoccupe bien entendu les assureurs, mais aussi les carrossiers… En revanche, il faudra plus d’électroniciens, car ces véhicules présenteront des problèmes nouveaux, des bugs, des attaques de virus…
Cela suscite aussi des espoirs en termes d’embouteillages, notamment dans les villes. Songez que 20 % des voitures en circulation sont à la recherche d’une place de stationnement libre. Avec un véhicule connecté et intelligent, il sera possible d’optimiser cette recherche.

D’autres changements majeurs se profilent-ils avec le véhicule électrique ?
D. B. : Les motorisations électriques, mais aussi hybrides pour une phase de transition, sont effectivement prometteuses. Reste tout de même que l’empreinte écologique des moteurs électriques n’est pas si vertueuse en termes de fabrication. Et quand l’électricité utilisée pour circuler vient de centrales thermiques polluantes, le bilan n’est pas non plus si positif. Même celle produite par les centrales nucléaires reçoit des critiques de la part des écologistes. Il faudra sans doute attendre les piles à hydrogène pour aboutir à une solution satisfaisante en tous points.

Comment imaginez-vous la phase de transition ?
D. B. : Il existe déjà des véhicules complètement autonomes, j’ai eu l’occasion d’en tester un en ville, avec Jean Todt. Mais l’âge moyen d’une voiture en France est de 8 ans et le renouvellement complet du parc prendra 15 ans, même si tous les modèles produits aujourd’hui disposent du boîtier eCall, ce qui les rend potentiellement connectables.
Les constructeurs prévoient de proposer des modèles autonomes d’ici deux à trois ans, comme Peugeot en France. Du côté des pouvoirs publics ou des responsables d’autoroute, on s’interroge sur les investissements à consentir. Il faudra sans doute que les réflexions se tiennent au niveau européen, et même mondial pour avoir des systèmes de routes intelligents homogènes de chaque côté des frontières. Nous n’allons pas refaire le coup des écartements de rails différents d’un pays à l’autre !
Même les juristes auront du travail. Savez-vous que la Convention de Vienne, rédigée sous l’égide de l’ONU, stipule qu’un conducteur doit être titulaire du permis et rester maître de son véhicule à tout instant ? Les Américains, qui sont malins, ont résolu le problème en donnant le permis de conduite au logiciel de conduite de Google !

Autre changement majeur en cours, le transfert de la propriété vers l’usage du véhicule. Qu’en pensez-vous ? Va-t-on vers une désaffection progressive, notamment avec les jeunes générations ?
D. B. : C’est vrai que les discours écologistes ont ouvert la chasse à l’automobile et notamment au diesel dans les villes. Mais si je regarde la pyramide d’âge des adhérents de notre association, je ne constate pas que les plus jeunes s’en désintéressent. En revanche, il est certain que l’envie de posséder s’estompe au profit d’un achat de services. La plus grande partie des conducteurs achète des kilomètres à parcourir en toute tranquillité, c’est d’ailleurs le sens des extensions de garantie des constructeurs. Je pense que demain, il y aura des offres intégrant l’utilisation d’un véhicule sur un certain nombre de kilomètres, l’assurance, l’entretien, et même des trains de pneus et les pleins d’essence.

Exactement comme un contrat de location longue durée alors ?
D. B. : Mais oui ! Ce système permet de profiter de la voiture et de se libérer de tous les problèmes associés dont les gens ne veulent plus.
À l’ACA, nous sommes persuadés qu’il faut maintenir cette possibilité de rouler en voiture – que 82 % des Français utilisent pour se déplacer – tout en développant des alternatives comme le vélo électrique ou les transports en commun. C’est une mobilité heureuse et libre que nous prônons.

Une question plus personnelle pour finir : aurez-vous encore des choses à découvrir au Mondial de l’Automobile ?
D. B. : Sans aucun doute. Depuis ma jeunesse, j’aime les belles voitures et les prouesses technologiques dont elles sont dotées. Je me rappelle que mon premier V12, il y a déjà longtemps, j’allais l’écouter tourner au fond du jardin. C’était à la limite de la pathologie !
Ce qui m’inquiète le plus dans le futur de l’automobile, c’est de ne plus avoir un jour le plaisir de conduire. Mais peut-être qu’en vieillissant, je serai bien content de pouvoir être mobile sans avoir besoin de tenir un volant.

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