Gestion de flotte

Nouvelles générations : pourquoi elles ne veulent plus d’une mobilité « standard »

Nouvelles générations : pourquoi elles ne veulent plus d’une mobilité « standard »

Générations Y, Z, Millénium… Leurs nouveaux rapports à la mobilité surprennent et déroutent, en particulier pour les entreprises qui envisagent de mettre à leur disposition un véhicule de fonction.
Car plus qu’un désamour pour la voiture, ils illustrent surtout une individualisation de la demande et une attente de solutions pensées pour des « je », explique Hervé Marchal, auteur de l’ouvrage Un sociologue au volant.

FleetMag: Les jeunes générations ont fait l’objet de nombreux articles sur leur rapport à la voiture et aux transports en général. Sont-elles vraiment si différentes de leurs aînés?

Hervé Marchal, maître de conférences en sociologie, Université de Nancy II: Il faut déconstruire cette catégorisation. Il n’y a pas LES jeunes, mais DES jeunes. En particulier, il convient de bien différencier les populations urbaines, concentrées dans les centres-villes, avec un accès aisé aux transports en commun, d’avec les habitants des zones péri-urbaines, en seconde ou en troisième couronne de la région parisienne par exemple1. Les premières peuvent se passer du permis de conduite et accéder à de nombreux services à travers leur portable, y compris des services facilitant leur mobilité. Pas les seconds, pour lesquels la voiture reste le moyen le plus pratique de se déplacer, que ce soit pour se rendre au travail ou pour accéder aux loisirs. C’est évidemment encore plus vrai pour les populations rurales.

Le désamour des jeunes pour la voiture n’est donc pas évident?

H.M.: Encore une fois, tout dépend de l’individu considéré. D’abord un constat, que nous avons vérifié il y a quelques mois à travers une enquête avec Olivier Razemon du Monde: il se délivre aujourd’hui autant de permis de conduire que par le passé. En revanche, une partie du public jeune, constituée d’urbains, considère la voiture comme un moyen de transport qui doit avant tout répondre à ses attentes individuelles. L’autre partie de cette population continue pour sa part d’y voir un moyen de distinction sociale : ces jeunes-là aiment toujours parler de leur voiture et parfois se passionnent pour les courses automobiles ou dépensent beaucoup pour le tuning de leur véhicule. Ils contribuent d’ailleurs pour beaucoup au retour en grâce des modèles GTI des années 1980 dont les prix s’envolent en conséquence.

La voiture comme objet de distinction sociale, voilà une association qu’on croyait dépassée avec ces générations?

H.M.: Pas tant que cela. Et y compris chez ceux qui n’accordent pas trop d’importance à la voiture. Cela peut paraître paradoxal mais il y a une explication. En effet, même le jeune cadre urbain se distingue avec sa voiture… quand il exprime son désintérêt pour celle-ci. Un désintérêt d’ailleurs très relatif dans la mesure où il en possède quand même une qui lui permet de faire ses courses et de transporter ses jeunes enfants. Et cette population, quoiqu’elle en dise, ressent aussi cet accès à l’indépendance et ce passage à l’âge adulte quand elle dispose de son premier véhicule.
Mais c’est le fait de voir sa personnalité réduite au fait de posséder une voiture qui lui déplaît : c’est l’automobile, au contraire, qui doit s’adapter à son individualité et à son style de vie. Les constructeurs l’ont d’ailleurs bien compris et proposent aujourd’hui des modèles largement personnalisables en termes de couleurs ou de finitions. Les psychologues parleraient ici de “dissonance cognitive” pour exprimer la contradiction entre ces différentes aspirations. Mais la voiture est aussi le siège de beaucoup d’autres contradictions ! Par exemple, alors que sa part relative dans la totalité de nos trajets diminue, au profit d’alternatives plus vertes notamment, nous passons aussi plus de temps à la conduire, tout simplement parce que le temps passé à nous déplacer augmente. Vous voyez ? Moins d’importance et plus d’importance à la fois !

Comment l’entreprise peut-elle faire face à ces paradoxes dans le cadre de sa politique de mobilité et notamment dans ses choix pour sa flotte automobile?

H.M.: Elle doit rechercher des solutions valorisantes pour ses collaborateurs et mettre à leur disposition des modèles qui s’emboîtent dans le style de vie de chacun. Cela suppose des approches individuelles : je l’ai vérifié dans une entreprise qui avait mis des petites sportives allemandes à disposition de ses jeunes cadres. Succès assuré avec les jeunes hommes, mais pas du tout avec certaines jeunes femmes qui désiraient au contraire une voiture plus respectueuse de l’environnement.

Il suffirait donc, pour leur donner satisfaction, d’élargir le choix avec plus de modèles et de couleurs?

H.M.: Pas seulement. Cette génération a été élevée pour affirmer sa personnalité, négocier et mener sa vie. Nous lui avons appris à commencer toutes ses phrases par « je ». Donc, le plus important pour elle, c’est d’être écoutée. L’entreprise ne pourra bien sûr pas accéder à toutes les demandes de personnalisation, ne serait-ce que pour des questions de cohérence de son image de marque. Mais elle ne peut pas non plus déposer un catalogue de modèles sur la table, fut-il élargi, en disant «c’est comme cela et pas autrement» !
Les nouveaux venus dans le monde du travail sont très au fait des contraintes économiques, environnementales et organisationnelles qui pèsent également sur le choix de telle ou telle solution pour une flotte automobile. Ils accepteront les compromis à condition d’avoir été écoutés. Dans le cas inverse, ils se sentiront rejetés dans l’anonymat, ce qui générera chez eux de la frustration.

Cette individualisation des solutions peut-elle également passer par une offre diversifiée de nouveaux services?

H.M.: Sans doute, mais il faut décrypter la demande de ces services, par exemple d’autopartage ou de covoiturage, telle qu’elle s’affiche aujourd’hui : en réalité, l’individu veut pouvoir en disposer quand il en a le besoin et l’envie, mais ne souhaite pas en dépendre en permanence, en particulier quand il doit faire face à des obligations urgentes.

Finalement, quel conseil peut-on donner aux chefs d’entreprise dans leur façon d’aborder le sujet de la mobilité avec les jeunes générations?

H.M.: J’interviens souvent en entreprise et mon constat, qui dépasse d’ailleurs largement le seul thème de la voiture de fonction, est le suivant : on ne peut plus faire comme si l’ego n’existait pas ! Aujourd’hui, l’individu est sans cesse sollicité pour donner son avis sur tout, y compris sur des sujets qu’il connaît peu. Il suffit pour s’en convaincre de regarder certaines émissions de téléréalité, d’écouter les talk-shows qui font intervenir les auditeurs des radios, ou encore de constater l’engouement pour les réseaux sociaux.
Pourquoi en irait-il autrement dans le monde de l’entreprise ? Les dirigeants doivent accepter cet état de fait et intégrer cette nouvelle donne dans leur manière de manager en prenant en compte l’évolution de l’offre de services de mobilité et les nouvelles aspirations de leurs collaborateurs. Seuls l’écoute et le dialogue pourront résoudre cette équation.

Hervé MarchalUn sociologue au volantHervé Marchal, sociologue, est maître de conférences HDR à l’Université de Nancy Lorraine 2 (Pôle CLSH, Campus Lettres et Sciences Humaines). Ses trois axes de recherche principaux, au sein du Laboratoire lorrain de sciences sociales (2L2S), portent sur

  • les processus de fragmentation socio-territoriale dans l’urbain généralisé ;
  • l’identité de l’individu en milieu urbain et semi-urbain ;
  • l’émergence d’un nouveau territoire : le pré-urbain (périurbain éloigné).

Il a entre autres publié La Diversité : impératif ou idéal ? (Ellipses, 2010), L’Identité en question (Ellipses, 2006) et, avec Jean-Marc Stébé, La Ville. Territoires, logiques et défis (Ellipses, 2008) et un Traité sur la ville (Presses universitaires de France, 2009). En 2014, son dernier livre, Un sociologue au volant, sous-titré « le rapport de l’individu à sa voiture en milieu urbain » est publié par les éditions Téraèdre.

Définitions

Depuis 1980, les nouvelles générations se sont vu attribuer des noms de code censés aider à les catégoriser dans leurs rapports avec le digital mais aussi avec le monde du travail. Communément, la génération Y regroupe les personnes nées entre 1980 et 1995, avec une grande appétence pour les nouveaux outils technologiques.

La génération Z la suit à partir de 1995 : arrivée après l’apparition d’Internet, elle pratique avec assiduité la collaboration notamment sur les réseaux sociaux.

Enfin, les « Milleniums » sont nés après l’an 2000 et ne sont donc pas encore à l’œuvre dans les entreprises..

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